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15/12/2025

Stratégie nationale bas carbone : 80 milliards d’investissements et 0 dépense publique supplémentaire ?

Le gouvernement a publié vendredi la stratégie actualisée de la France pour devenir « neutre en carbone » en 2050. L’objectif extrêmement ambitieux demande 80 milliards d’euros d’investissement par an d’ici 2030. Mais sans dépenses publiques supplémentaires.

Dix ans jour pour jour après la signature des accords de Paris, le gouvernement a présenté son projet de Stratégie nationale bas-carbone (SNBC-3), troisième du nom après celles de 2015 et 2020. Si cette date a été choisie pour inscrire cette feuille de route encore en consultation pendant trois mois, dans les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique définis dans les accords de 2015, cette troisième stratégie climatique prend un net virage.

Les objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES) jusqu’en 2050 s’intègrent désormais dans les politiques budgétaires austéritaires en cours qui ne visent qu’à diminuer les dépenses publiques, pour un retour des déficits publics sous la barre des 3 % du PIB d’ici 2029. La SNBC-3 risque donc de manquer de moyens et d’envergure, alors que les transformations envisagées nécessiteraient 80 milliards d’euros d’investissements publics comme privés supplémentaires par an par rapport à 2024 jusqu’en 2030.

« Ce n’est pas le grand soir »

« Ce n’est pas le grand soir », a prévenu la ministre de la transition écologique dans un entretien aux Echos, ce vendredi matin. Monique Barbut s’en remet donc aux réponses technologiques « désormais matures », comme la voiture électrique ou la pompe à chaleur à un « grand plan d’électrification sur lequel nous travaillons avec le ministre de l’Economie », alors que la France est sans loi de programmation pluriannuelle de l’énergie depuis deux ans ainsi qu’au mécanisme des certificats d’économies d’énergie fondé sur le principe pollueur payeur, qui taxe de manière indéterminée les trop grands émetteurs d’équivalents CO2, qu’ils soient pauvres ou riches, grandes entreprises ou petites PME.

« C’est un plan d’action ultra-précis, » presse-bouton «, qui trace un chemin réaliste vers le monde de 2050, compatible avec les contraintes budgétaires et la trajectoire des finances publiques. Une transition qui n’est pas intrusive et qui ne demande pas de changements dans nos modes de vie (aucun objectif sur l’alimentation et la viande, ndlr) », précise le cabinet de la ministre.

Le gouvernement promet aussi la fin du « stop and go, des politiques oscillantes dans la transition écologique ». Le projet de budget de l’Etat 2026 tel que présenté par Sébastien Lecornu est pourtant truffé de reniements financiers : coupes de 750 millions dans MaPrimeRénov, de 650 millions du Fonds vert, de 500 millions des crédits de paiement de l’ANAH (amélioration de l’habitat), de 75 millions dans les aides de l’ADEME (agence énergie-climat) au recyclage…

Objectifs 2030, 2040 et 2040

Sur le chemin vers la neutralité carbone en 2050, les points de passage sont inchangés :

  • 2030: réduction de moitié de nos émissions territoriales (50 % de nos émissions si l’on ne prend pas en compte celles importées) d’ici 2030 par rapport à 1990
  • 2040: -90 % des GES

Pour ce faire, la France doit diminuer de 5 % chaque année jusqu’à 2030 ses émissions de GES. Une marche très haute à franchir, à contre-courant des mauvaises tendances actuelles : -1,8 % en 2024 et autour de -1,2 % attendus pour 2025.

Premiers pollueurs, les transports doivent passer de 33 % des émissions brutes françaises à 26 % d’ici 2030 pour atteindre la quasi-neutralité en 2050. Sur les routes, le tout électrique demeure l’alpha et l’omega de la stratégie de l’exécutif, avec des objectifs très ambitieux : l’électrique devra représenter 66 % des ventes de voitures neuves dès 2030 alors qu’elles comptaient pour 26 % en novembre dernier. De même, les transports collectifs décarbonés devront accueillir 25 % de voyageurs en plus d’ici 2030. Et après avoir détruit Fret SNCF, le gouvernement mise sur… le fret ferroviaire pour décarboner le transport de marchandises ; les transports maritimes et aériens ayant des objectifs plus flous.

« On ne lâchera pas, même si l’État est en dessous de tout » : au Salon des maires, des élus bien seuls face à la transition écologique

Autre étonnement, côté cette fois mixe énergétique, malgré l’absence de Programmation pluriannuelle de l’énergie, la SNBC-3 fixe une sortie de pétrole entre 2040 et 2045 et la fin du gaz fossile en 2050. L’électricité devra représenter 55 % de la consommation énergétique en 2050, contre 37 % en 2023.

L’agriculture, deuxième secteur émetteur (20 %), va devoir diminuer ses rejets de 28 % d’ici 2030, de 54 % d’ici 2050. Les progrès escomptés se fondent sur une diminution de l’utilisation des engrais azotés (-50 % d’ici 2050), sur une décarbonation des machines et bâtiments, alors que le gouvernement soutient toujours la détaxe du GNR agricole (une niche fiscale qui a coûté 1,7 milliard d’euros en 2023). Si l’on en croit la SNBC-3, l’agriculture productiviste fortement azotée devra avoir cédé la place aux systèmes agroécologiques (50ù des surfaces cultivées en 2050, au bio (25 % au lieu d’à peine 10 % aujourd’hui) et à une « agriculture de précision » (25 %).

Émissions importées

Pour l’industrie (17 % de GES), le gouvernement se fonde sur les engagements pris par les 55 sites les plus pollueurs, l’utilisation des technologies vertes et l’électrification des usages, pour atteindre la neutralité carbone résiduelle en 2050. Jusqu’à présent, la désindustrialisation explique en grande partie la diminution des émissions entre 190 et aujourd’hui, de 145 millions à 63 millions de tonnes CO2.

Enfin, le gouvernement prend pour la première fois en compte les émissions importées dans ses objectifs : soit 563 Mt CO₂e. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, ces émissions ramenées par habitant devront passer de 8,2 t CO₂e par personne à aux alentours de 2 tonnes. Soit un total changement de mode de vie.

Comment ? « En réindustrialisant la France, grâce à une industrie plus performante environnementalement et un mix électrique », envisage le ministère de la transition écologique. Et par la sobriété ? « Il y a l’hypothèse de la lutte contre la fast fashion, croit savoir le cabinet de la ministre. Mais nous n’avons pas de levier sur les comportements des Français. Notre transition est basée sur le découplage entre les émissions de gaz à effet de serre et le produit intérieur brut. Les premières décroissent, le second augmente. »

Source L'Humanité par Stéphane Guérard

10/12/2024

L'ammoniac (NH3) comme combustible dans l'industrie de la brique et de la tuile en terre cuit

La feuille de route pour une industrie de la brique et de la tuile neutre en gaz à effet de serre en Allemagne trace une voie de neutralité climatique qui doit conduire à une industrie de la brique et de la tuile sans CO2 d'ici 2050. Outre d'autres conditions, l'objectif clé de cette feuille de route vers la neutralité climatique est le remplacement total des combustibles fossiles par des sources d'énergie renouvelables. En particulier pour les processus à haute température, les gaz combustibles alternatifs présentent une option intéressante pour la décarbonisation. L'accent est ici mis sur l'hydrogène vert. Outre l’utilisation de l’hydrogène vert comme gaz combustible, son utilisation comme gaz d’éduit pour la production d’ammoniac vert constitue une voie technologique intéressante. L’ammoniac vert peut être produit par synthèse d’ammoniac lorsque les éduits azote et hydrogène sont récupérés à partir d’énergies renouvelables. En particulier en ce qui concerne le transport et le stockage des énergies nécessaires, l’ammoniac présente un avantage considérable par rapport à l’hydrogène. L’hydrogène ne peut être liquéfié qu’à une température de -252 °C. L’ammoniac, en revanche, peut être liquéfié dès -33 °C sous pression standard, et même à 20 °C sous une pression de 9 bars.

Dans le cadre du projet de recherche « L’ammoniac comme combustible renouvelable dans l’industrie de la brique et de la tuile en terre cuite », l’Institut für Ziegelforschung Essen e.V. (Institut de recherche sur la brique et la tuile) collabore actuellement avec l’Institut Gas- und Wärme Essen e.V. (Institut du gaz et de la chaleur) pour étudier le comportement de combustion de l’ammoniac, ainsi que ses effets sur la qualité des briques et des tuiles. Après des recherches fondamentales sur la combustion de l'ammoniac, les premiers essais de cuisson ont été réalisés à l'échelle du laboratoire. L'ammoniac a un pouvoir calorifique de Hi = 14,14 MJ/mN³, ce qui est supérieur au pouvoir calorifique de l'hydrogène, qui est de Hi = 10,80 MJ/mN³. Sa température de flamme adiabatique de Tad = 1 798 °C est cependant bien inférieure à celle de l'hydrogène (Tad = 2 106 °C). L'ammoniac a également une vitesse de flamme beaucoup plus faible et une énergie d'allumage minimale beaucoup plus élevée. On peut donc se demander si la température de processus requise peut être atteinte avec la température de flamme adiabatique beaucoup plus basse et quels défis peuvent en résulter en termes de stabilité de la flamme. En raison de l'azote lié au combustible, il faut également s'attendre à des émissions de NOX élevées.

Les premiers essais à l'échelle du laboratoire ont montré que la combustion d'ammoniac pur est possible. Pour l'allumage à froid, on a cependant utilisé du gaz naturel ou de l'hydrogène, puis on a ajouté progressivement de l'ammoniac. Les émissions de NOX dépendent fortement de la géométrie du brûleur. Grâce à des mesures de réduction couramment appliquées, ces émissions peuvent néanmoins être maintenues dans une plage modérée. L'objectif principal était de déterminer des solutions possibles pour une allumage et une combustion stables de NH3 sur la base de mélanges appropriés. Dans l'étape suivante, des cuissons à l'ammoniac ont été réalisées à l'échelle semi-industrielle à l'aide de deux brûleurs à lance utilisés dans l'industrie de la brique et de la tuile.

»La figure 1 montre les émissions de NOX, de N2O et de NH3 pour différents mélanges de gaz. Ici, l'ammoniac a été ajouté progressivement par paliers de 10 % en volume au gaz naturel et à l'hydrogène. On peut constater que les valeurs de NOX pour une teneur en ammoniac de 70 et 80 % en volume atteignent un pic à une valeur d'environ 2 250 mg/m³ (valeur de référence de l'oxygène 17 % en volume), puis diminuent. On peut également constater que l'adjonction au gaz naturel n'est possible que jusqu'à 75 %. Avec l'adjonction à l'hydrogène, une combustion à 100 % de l'ammoniac est possible. Les émissions de N2O et de NH3 qui en résultent sont particulièrement nocives pour l'environnement. Il faut donc les éliminer autant que possible.

Pour étudier les effets de l'ammoniac sur la qualité des briques, quatre configurations de gaz combustible ont d'abord été définies : 100 % de gaz naturel, qui sert de cuisson de référence, un mélange de gaz naturel et d'ammoniac dans un rapport de 50 % en volume, un mélange d'hydrogène et d'ammoniac dans un rapport de 50 % en volume, ainsi que 100 % d'ammoniac. À partir des trois pâtes d'argile disponibles, on a d'abord préparé des modèles de parement et des blocs d'argile ainsi que des tuiles. Ceux-ci ont ensuite été cuits selon les courbes de cuisson prescrites, avec les configurations de gaz de cuisson mentionnées ci-dessus dans un four d'essai. Après la cuisson, les propriétés suivantes du produit doivent être testées : la différence de couleur, la résistance à la compression des briques de parement et des blocs d'argile, la résistance à la flexion, qui est particulièrement importante pour les tuiles, le retrait, la perte au feu et la densité.

Dans la première étape des tests d'effets sur la qualité du produit, l'aspect des briques et des tuiles a été étudié. Pour cela, la différence de couleur a été déterminée à l'aide d'un spectrophotomètre. La teneur en oxygène dans le four a une influence majeure sur la couleur des briques et des tuiles. Lors des cuissons d'essai avec toutes les configurations de gaz de cuisson, celle-ci variait entre 7 et 8 vol% O2. Pour déterminer la différence de couleur ΔE, des briques et des tuiles cuites au gaz naturel pur ont été utilisées comme référence. Les valeurs indiquées dans la »Figure 2 ont été mesurées.

Comme on peut le voir dans la »Figure 2, la plupart des valeurs sont inférieures à ΔE = 1. Cette différence de couleur est imperceptible à l'œil nu. Les valeurs entre 1 et 2 sont perceptibles en regardant de près. On peut donc dire que les différents mélanges de gaz de cuisson n'ont aucune influence sur l'aspect visuel des produits. De plus, les échantillons ont été analysés au microscope. Comme le montre la »Figure 3, aucune différence de couleur n'est décelable.

Au cours de la suite du projet, des analyses techniques des matériaux seront effectuées.

Les participants à la réunion de projet ont pu se faire une idée du déroulement du test et de l'évolution de la flamme lors de la démonstration d'un brûleur à lance avec différents mélanges de NH3.

Le projet est financé par le BMWK via le programme de recherche collective industrielle (IGF), numéro de projet 22893.

Source ZiegelIndustrie International

05/12/2024

Où en est la décarbonation des 50 sites industriels français les plus émetteurs de CO2 ?

Près d'un an après la signature de leurs contrats de transition écologique avec l’État, les 50 sites les plus émetteurs de gaz à effet de serre ont progressé dans leur décarbonation selon l'enquête exclusive menée par la rédaction de L'Usine Nouvelle. Mais les décisions d’investissement les plus structurantes se font toujours attendre.

L'usine Syensqo à Tavaux fait partie des 50 sites les plus émetteurs de CO2.Le groupe est l'un des rares à travailler sur un scénario plus ambitieux que celui du contrat de transition écologique signé il y a un an avec l'Etat

L’industrie française a-t-elle vraiment passé la vitesse supérieure en matière de baisse de ses émissions de CO2 ? A première vue, oui en partie. Il y a un an, fin novembre 2023, les industriels qui opèrent les 50 sites les plus émetteurs de CO2 ont quasiment tous validé avec l’Etat leurs contrats de transition écologique. En compilant ces feuilles de route, non contraignantes, leurs engagements devraient conduire à une baisse de 45% de leurs rejets de CO2 à l’horizon 2030 par rapport à 2015, et à la neutralité carbone en 2050. Ce n’est pas une mince affaire, alors qu’à eux seuls, ils représentent 12% des gaz à effet de serre en France.

Un seul industriel fortement émetteur, le groupe américain Exxon mobil, s’est refusé à s’engager par contrat sur des objectifs chiffrés de réduction, considérant que les conditions actuelles tant technologiques qu'économiques ou d'infrastructures n'étaient pas réunies pour l'instant. Par ailleurs : Exxon Mobil a annoncé depuis la fermeture de son activité pétrochimique sur son complexe de Port-Jérôme en 2025.

Des projets lancés en ordre dispersé

Un an plus tard, une bonne partie des cimentiers, sidérurgistes, chimistes et pétrochimistes se prévalent d’avoir avancé. «Ces feuilles de route ont créé les conditions de l’action. On est maintenant lancé et on garde le tempo», assure Xavier Galliot, le responsable du développement durable de l’amidonnier Roquette, qui doit signer avant la fin de l’année la convention de financement de la centrale biomasse chargée d’alimenter son usine de Lestrem (Nord), à partir de fin 2027. En y ajoutant l’installation de deux recompresseurs mécaniques de chaleur et des optimisations de procédés déjà validées, «nous aurons validé d’ici la fin de l’année des décisions qui nous permettront de tenir plus de deux tiers de nos engagements pour 2030, soit 165 000 tonnes de CO2 de moins», se félicite Xavier Galliot.

L’industriel n’est pas le seul à être passé aux travaux pratiques selon l’enquête menée par la rédaction de L’Usine Nouvelle auprès de la quasi-totalité des 32 industriels signataires de contrats de transition écologique – seuls Arc France, Versalis, Alsachimie et Solvay n’ont pas souhaité nous répondre. Pour beaucoup, le lancement de ces projets a précédé la validation de ces "memorandum of understanding" avec l’Etat, comme les présente Bercy. Près de Nancy, l’usine de bicarbonate de soude Novacarb devrait atteindre une réduction de 40% de ses émissions dès 2025 – pour un objectif de baisse de 47% en 2030 - avec sa sortie du charbon, remplacé par une centrale biomasse. Dans les métaux, le sidérurgiste ArcelorMittal comme Aluminium Dunkerque ont investi lourdement ces derniers mois pour augmenter l’incorporation de métaux recyclés dans les fours de Fos pour le premier, et dans ceux de Dunkerque pour le second.

Décisions en suspens pour les projets structurants

Autre exemple : Eqiom a commencé début 2024 les travaux de construction d’un nouveau four à 315 millions d’euros – dont 39 millions de subventions publiques – pour sa cimenterie de Lumbres, dans le Pas-de-Calais. Avec à la clef une réduction de 20% des émissions de CO2 par tonne de clinker quand il fonctionnera en 2026. L’autre cimentier Heidelberg a, lui, musclé son plan d’investissement pour renforcer l’efficacité énergétique, remplacer les énergies fossiles et réduire la teneur en clinker de ses cimenteries françaises de 450 à 650 millions d’euros depuis 2020. Plus de la moitié de l’enveloppe concerne la transformation, déjà bien engagée, du site d’Airvault dans les Deux-Sèvres. «Les investissements qui restent à réaliser sont massifs. Il faut encore s’atteler aux deux tiers des émissions de CO2 des cimenteries, dites fatales sont liées à la décarbonation du calcaire», résume le cimentier. La mise en place de solutions de capture et de stockage, envisagée par l’industriel, nécessitera plusieurs centaines de millions d’euros supplémentaires et «ne pourra se faire qu’avec un fort soutien des pouvoirs publics».

Heidelberg n’est pas le seul à tergiverser. Sur les projets de décarbonation les plus structurants, aucun industriel n’a encore sauté le pas et confirmé de décision d’investissement. Un équipementier, dont les solutions s’intègrent dans plusieurs grands projets, confirme «un soufflé un peu retombé». «Nous avons des équipes entières mobilisées pour répondre à des études. Mais, on est encore loin de l’exécution», pointe son dirigeant.

Des subventions publiques en attente

Le long flottement politique, entre juin et septembre, n’a pas aidé à surmonter l’attentisme des entreprises. Avec la publication en juillet de la stratégie de capture et stockage de CO2, qui devrait représenter de 4 à 8 millions de tonnes de CO2 économisés en 2030 pour les 50 sites selon leurs feuilles de route, «nous considérons que l’Etat fait bien sa part», assure la direction de Holcim. «Mais tout ceci doit encore être confirmé par le nouveau gouvernement et bien entendu en tout premier lieu dans les budgets», met en garde le cimentier, qui doit ouvrir en 2025 une plateforme de démonstration de captage de carbone sur son site de Martres-Tolosane. Le groupe franco-suisse pointe aussi la lenteur des délais d’instruction administrative «en décalage avec la priorité que l’Etat a souhaité donner à la décarbonation des sites industriels» et le manque de moyens des collectivités locales, notamment dans les plus petites communes en secteur rural pour avancer ces dossiers.

La question en suspens reste surtout celle du financement. Pour rentabiliser ces investissements de plusieurs centaines de millions d’euros dans des technologies peu matures, les subventions de l’Etat sont souvent incontournables. «Le groupe ne se lancera pas sans assurance de financement public» témoigne Antoine Hecker, le responsable de la transition énergétique du fabricant d’engrais Lat Nitrogen, qui mise sur le captage de CO2 au sein du consortium Eco2 Normandy. Maintenant que les cabinets ministériels ont été nommés, Nicolas Broutin, le président de Yara France confirme qu’il va falloir «reprendre vite les discussions et les projets».

Comme les autres, le groupe attend le résultat de l’appel à manifestation d’intérêt, clôturé au 30 septembre, qui doit servi à déployer de nouvelles subventions pour les plus gros projets d’investissement. Evoqués depuis début 2022, les contrats carbone pour différence (CCfD) doivent limiter les risques sur la rentabilité des projets en garantissant aux industriels soumis au marché carbone européen un prix minimum de la tonne de carbone sur quinze ans. En retard ? «Nous restons dans le calendrier initial prévu», se défend Bercy, même si l’Allemagne a pris quelques mois d’avance. Les premiers CCfD devraient être validés début 2025, après le lancement d’un appel à projet et sa notification à Bruxelles.

2025, l'heure de vérité pour la décarbonation

Pour les industriels, on s’approche en tout cas «du moment charnière», à écouter Jacques Chanteclair, le directeur général Europe du sud du fabricant de chaux Lhoist, qui a déjà obtenu plus de 100 millions d’euros de fonds européens pour tester en grandeur nature la capture de CO2 à la sortie de ses cheminées. «On ne sait pas quels seront les montants de subventions. Une chose est sûre : un prix du carbone autour de 70 euros la tonne est très en dessous de ce que nous avons besoin pour rentabiliser notre investissement. Le différentiel est proche d’une centaine de millions d’euros, sans compter les frais de fonctionnement, de transport et de stockage», évalue l’industriel qui réserve sa décision finale d’investissement début 2025, dès que les éventuelles subventions seront connues.

En fonction de cela, tous les projets de décarbonation couchés sur le papier ne se feront pas forcément. Même si les subventions publiques ne font pas tout. Le plus gros émetteur de CO2 ArcelorMittal a bien obtenu 850 millions d’euros de soutien public de l’Etat en janvier 2024, après le feu vert de Bruxelles. Estimé à 1,7 milliard d’euros au total, le projet doit passer par l’installation d’une unité de réduction directe (DRI) à Dunkerque et deux fours électriques pour produire de l’acier sans coke. Mais depuis, rien ne bouge. «Sur le site de Dunkerque, les études d’ingénierie, qui détermineront de façon plus précise le montant des investissements, se déroulent conformément au planning», assure par écrit le sidérurgiste, qui annonce une décision finale avant fin 2024. Les surcapacités de production mondiales ont refroidi le groupe.

Des solutions technologiques encore peu matures

«Les industriels ont besoin de certitudes. Parfois, les investissements verts sont plus onéreux que le coût de l’inaction», observe Matthieu Dussud, associé chez McKinsey, qui vient d’achever une étude avec la Fabrique de l’industrie sur le sujet. L’expert pointe la capacité d’exécution des projets. A la décharge des industriels, certains choix technologiques majeurs restent encore soumis à des incertitudes. Même si plusieurs sidérurgistes, dont l’allemand Thyssenkrupp, sont plus avancés dans leurs projets de production d’acier vert, la technologie reste nouvelle. Et surtout dépendante de la disponibilité d’hydrogène bas carbone en quantité suffisante et à prix compétitif, ce qui est encore loin d’être le cas.

A l’image de Humens, certains industriels ont d’ailleurs revu leurs options ces derniers mois. «Les résultats des pré-études menées en vue de nous passer du gaz nous ont conduit à abandonner l’option hydrogène pour l’électrification», raconte Anaïs Voy-Gillis, la directrice stratégique du groupe, même si le groupe vise désormais la fourchette des baisses d’émissions promises à 2030, avec une réduction de 60%. Saint-Gobain PAM est arrivé à la même conclusion, préférant faire le choix d’une «technologie plus mature» pour sa fonderie de Pont-à-Mousson.

La question du prix de l'électricité

Au-delà de la technologie, d’autres incertitudes pèsent sur la rentabilité de ces investissements, même lourdement subventionnés. A commencer par la disponibilité et surtout le prix de l’électricité. Les négociations entre l’Etat et EDF sur le cadre de régulation qui doit remplacer l’Arenh après 2025 laissent entrevoir un prix de l’électron autour de 70 euros du mégawattheure. Même si Bruno Le Maire avait laissé entendre que ce cadre pourrait être renégocié, «avec un prix du gaz autour de 30 à 40 euros le Mwh et les prix actuel des quotas carbone, il est bien plus rentable de produire en utilisant des énergies fossiles que de l’électricité au prix de 70 euros le MWh», souligne un industriel, dont les usines s’apparaissent pas dans les 50 sites les plus polluants mais qui s’interroge sur la localisation de ses futurs investissements de production décarbonée en dehors de la France.

D’autres obstacles ralentissent aussi la baisse des émissions. Il a fallu plusieurs mois au fabricant de chaux Lhoist pour comprendre avec qui discuter afin de faire émerger une filière locale de biomasse capable d’alimenter son site dans la Meuse. Des discussions sont en cours avec le département de la Meuse et des communes forestières. «Les clients doivent jouer le jeu. Notre décision d’investissement en 2025 sera liée à notre capacité de trouver des partenaires de long terme» résume Jacques Chanteclair.

Un marché pour les produits verts à faire émerger

Comment accélérer le mouvement ? Beaucoup dépend de la capacité des industriels à faire payer des premiums pour leurs produits les plus verts. «Nous produirons significativement plus cher mais il y a un marché pour la chaux verte dans certaines applications», a évalué Lhoist. Pour d’autres produits, comme l’acier vert, le calcul peut s’avérer plus difficile. Dans le ciment, Heidelberg milite pour des mécanismes de «book and claim» afin de valoriser l’achat de ciment vert, sur le principe de ce qui existe déjà pour les carburants durables dans l’aviation (SAF).Y compris grâce à l’impulsion de la réglementation.

Pour les industriels, il n’est pourtant plus vraiment temps de tergiverser. «Le temps que l’on perd pour décider les investissements commence à peser», reconnaît Nicolas Broutin, dont le projet le plus structurant – capter et stocker le CO2 de son usine d’engrais du Havre – pourrait au mieux être opérationnel en 2029-2030 s’il est validé en 2025. A cet horizon, la baisse progressive des quotas carbone gratuits – avant leur suppression en 2034 - devrait se faire déjà sentir dans les bilans financiers des industriels. Et ailleurs en Europe, d’autres projets avancent, comme sur le site néerlandais de Yara.

De quoi servir d’aiguillon. Sur sa plateforme chimique de Tavaux (Jura), le chimiste Syensqo travaille désormais à réduire à 50000 tonnes de CO2 ses émissions en 2030, «c’est bien au-delà du scénario le plus ambitieux couché dans le contrat de transition écologique signé l’an dernier», souligne Yves Courtemanche, directeur du site de Tavaux. La décision finale est, là aussi, attendue pour 2025. L’heure de vérité de la décarbonation de l’industrie est pour bientôt.

Source L'Usine Nouvelle par Solène Davesne, avec Aurélie Barbaux, Franck Stassi, Laurent Rousselle, Anne-Sophie Bellaiche, Julien Cottineau, Nathan Mann, Philippe Bohlinger et Coralie Donas