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12/04/2014

A Marseille, les noces de l’art et de l’industrie

Fin mars, l’affaire était entendue. Le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg devait venir à Marseille ce vendredi 11 avril, pour visiter la dernière tuilerie en activité dans la région, et y découvrir l’œuvre créée par un artiste accueilli en résidence durant deux mois. Mais le remaniement ministériel a tout chamboulé. Aujourd’hui, plus personne n’est vraiment sûr de l’agenda du champion du made in France. Son cabinet l’assure, pourtant : ce projet lui tient très à cœur… On veut bien le croire, tant ici, dans les quartiers nord de Marseille, le théâtral Montebourg trouverait une scène à sa mesure pour célébrer, avec emphase, les noces de l’art et de l’industrie.
Crise, déclin, situation désespérée. Les quartiers Nord de Marseille sont à peu près aussi stigmatisés que l’industrie française. Télérama l’a pourtant démontré, ils peuvent s’avérer plein de surprises… Comme l’usine Monier, à l’insolente prospérité. Un site industriel spectaculaire de 20 000 m2, où s’affairent une soixantaine de salariés autour des chaînes automatisées produisant près de 15 millions de tuiles par an. Depuis le mois de janvier, on peut aussi y croiser l’artiste Arnaud Vasseux qui s’est imprégné des savoir-faire de l’entreprise, pour mieux les détourner. La création artistique qu’il a réalisée au fil de sa résidence sera visible, sur place, du 7 au 11 avril, dans le cadre de la Semaine de l’Industrie.
Imaginée sur le modèle des Journées du patrimoine, cette manifestation portée par le ministère du Redressement productif doit inciter le grand public à venir à la découverte de l’industrie et de ses métiers. Elle fut l’occasion d’une nouvelle collaboration entre Bercy et le ministère de la Culture –, qui avaient inauguré leur rapprochement autour d’une « politique nationale du design », suivant l’adage Filippetto-Montebourgien : « Pas de redressement productif sans redressement créatif ». Il s’agit cette fois de mettre en place un programme de résidences artistiques (inspirées des Ateliers de l’EuroMéditerranée de MP2013), dans cinq sites industriels répartis dans cinq régions françaises. Les œuvres ainsi produites seront présentées lors de la Semaine de l’Industrie. A Marseille, comme à Nancy, Grenoble, Montauban et Saint Junien, les visites d’usines s’accompagneront donc de la rencontre avec quelques curiosités artistiques.
Inclure un plasticien au cœur d’une fourmilière industrielle n’est pas une mince affaire. Le sculpteur marseillais Arnaud Vasseux, enraciné depuis le mois de janvier à la tuilerie Monier, ne dira pas le contraire. Lorsque Télérama lui avait rendu visite, à la mi mars, ce dernier avait l’air bien tourmenté. « Un tiers de ce que j’ai produit a été considéré par les ouvriers comme des déchets, et a été jeté… J’ai très peur car d’autres objets arrivent bientôt sur la chaîne… »
Il faut dire que son projet prête à confusion, dans le système de production entièrement automatisé de la tuilerie moderne : plutôt que de travailler le matériau de base – l’argile brute –, ou le produit fini – la tuile –, l’artiste a choisi d’intervenir en plein cœur de la chaîne de production, « au moment de la ‘‘préforme’’, quand le ruban d’argile qui amorce la tuile n’est pas encore moulé ». Là, il s’est intéressé aux éléments considérés comme « ratés » par les ouvriers, ces rubans d’argile retirés de la filière et mis au rebut. D’où le malentendu dont il a été question plus haut : récupérés par l’artiste, ils sont réintégrés, tel quels, à la chaîne de production pour être séchés, et cuits...
A partir de ces pièces « non conformes », Arnaud Vasseux va réaliser une installation artistique dont, lorsque nous le rencontrons, il vient de décider du nom : Les Témoins. « Ces éléments sont marqués, explique-t-il. De toutes sortes de traces, de coups, de scarifications. C’est pour ça qu’ils sont jetés, mais c’est aussi pour ça qu’ils m’intéressent. Car ils disent une certaine dureté de ce travail. La tuile, c’est la mine ! » Construite autour d’un four de 150 mètres, l’usine devient étouffante, en été, quand la chaleur monte à 40°. Le tout, dans un vacarme infernal, qui ne s’arrête jamais, avec ces machines fonctionnant 24h sur 24.
Les Témoins, ce sont aussi les réminiscences de l’histoire du Bassin de Séon, plaine littorale du Nord Ouest de Marseille (quartiers de Saint-Henri, Saint-André et L’Estaque), réputée pour ses sols argileux : tuileries et briqueteries y sont implantées depuis toujours. « Dans l’Antiquité, les ateliers signaient leurs tuiles, une tradition qu’on retrouve au XIXe siècle, quand chaque artisan avait son poinçon, comme la marque ‘‘l’Abeille’’, qui existe encore aujourd’hui », raconte Vasseux, qui voit, dans les scarifications des déchets prélevés sur les chaînes mécanisées de l’usine Monier, autant d’évocations du passé.
Une histoire sur laquelle l’artiste a eu le temps de se documenter, durant sa résidence. A cause d’une série de problèmes techniques, l’usine a du être arrêtée durant près d’un mois. « J’en ai profité pour aller à la rencontre des ouvriers, arpenter les abords de l’usine et discuter avec ses habitants, ceux qui s’intéressent à la mémoire du quartier. » Qui lui rappelèrent qu’au XIXe siècle, les quartiers Nord étaient un site de production très important, comptant jusqu’à quatre-vingt seize tuileries en 1895 : 99 % des exportations de tuiles fabriquées en France le sont alors depuis Marseille.
Tandis qu’on écoute ce petit cours d’histoire, on croise Amar, chef process, qui a été désigné pour suivre la production de l’œuvre au sein de l’usine, afin d’éviter que les pièces de l’artiste ne finissent une nouvelle fois à la poubelle. « On fait de l’art avec pas grand chose en fait ! », dit-il, à propos de cette histoire d’œuvre d’art réalisée à partir de déchets, qui en intrigue plus d’un, ici… Comme Thierry Oms, directeur de l’usine, lui aussi pour le moins perplexe. Mais bon communiquant : « Nous, nous sommes des industriels. Le regard de l’artiste nous aide à redécouvrir la dimension créative de notre activité. » Arnaud Montebourg n’aurait pas dit mieux.

Source Telerama

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