Leur histoire s’étant perdue au fil des temps, elles sont tantôt considérées comme un héritage des fastes des Ducs Valois, tantôt comme une invention des architectes restaurateurs du XIXe siècle. Il existe pourtant des témoignages archéologiques, iconographiques et écrits permettant de retracer leur évolution.La période médiévale
Des toitures polychromes ont coiffé de grands édifices religieux d’Île-de-France dès le XIIIe siècle, mais les premières réalisations connues dans le duché de Bourgogne datent du XIVe siècle. Il s’agit des couvertures des châteaux ducaux de Montbard, Argilly et Rouvres-en-Plaine, et à Dijon, de celles de la cathédrale Saint-Bénigne, de la Sainte-Chapelle, et de certains bâtiments monastiques de la chartreuse de Champmol. Ces témoignages prouvent que la production et l’utilisation de tuiles glaçurées(1) sont antérieures à l’avènement de Philippe le Hardi, mais se sont poursuivies et développées sous le gouvernement des ducs Valois. Elles participent pleinement à la recherche de colorisation totale de l’architecture gothique, au même titre que les fresques, les statues peintes des portails, les vitraux et les carreaux de sol glaçurés. L’essor de la production de terres cuites architecturales, au XVe siècle, en fait baisser les prix(2) . Les officiers ducaux et les riches bourgeois placent alors des tuiles glaçurées sur leurs constructions. Le chancelier Rolin en commande pour son hôtel particulier dijonnais et pour l’Hôtel-Dieu qu’il fait édifier à Beaune. Les couleurs associées sont principalement le jaune et le noir, ou les jaune-noir-rouge-vert, quadrichromie qui perdurera jusqu’au milieu du XIXe siècle. Les motifs les plus courants sont des variations autour d’une trame losangée.
La période moderne
Après 1500, les toitures colorées disparaissent dans la majeure partie de la France, mais perdurent dans les marches de l’Est, de l’Alsace à la vallée du Rhône. Le nombre de toitures polychromes réalisées en Côte-d’Or et en Saône-et-Loire entre 1500 et 1800, tant dans les villes (portes fortifiées, hôtels, églises, hôpitaux, beffrois,…) que dans les campagnes (châteaux, maisons fortes, cures, clochers,…), est digne de considération. Les bâtisseurs des hôtels parlementaires dijonnais ont porté ces décors à leur apogée. Les ornements figurés pouvaient être des bandes vivrées(3) jaunes et noires, des points de Hongrie(4) jaunes, noirs et verts, ou des trames losangées noires sur fond jaune, ornées d’entrelacs rouges et verts. L’Hôtel de Voguë, à Dijon, en constitue l’exemple le mieux conservé, malgré quelques modifications faites lors des restaurations de 1960, et le plus célèbre.
Le XIXe siècle
Après une période de très fort ralentissement, proche de l’extinction, l’industrialisation de la production et le renouveau du goût pour les terres cuites architecturales colorées génèrent un nouveau cycle de création. En France, les architectures éclectique, orientalisante et Art Nouveau partagent un goût prononcé pour les couvertures éclatantes. Les grands sites de Saône-et-Loire, principalement les tuileries Avril de Montchanin et Perrusson de Saint-Julien-sur-Dheune-Ecuisses, fournissent les marchés locaux, mais, grâce à la notoriété apportée par les Expositions Universelles de 1878 et 1889, exportent aussi leurs terres cuites architecturales glaçurées dans toute la France. L’ajout d’étain à la glaçure permet d’obtenir des tuiles bleues (les plus onéreuses), vert céladon, roses, turquoise, ou jaune citron, élargissant ainsi la palette chromatique proposée aux acheteurs. De nouvelles structures ornementales, diffusées par les journaux et les catalogues des tuileries, couvrent de nombreuses maisons neuves. Certains édifices restaurés et de multiples châteaux néogothiques sont coiffés de motifs colorés, s’inspirant de réalisations anciennes adaptées au goût du jour. Au premier plan de cette renaissance des toitures polychromes en Bourgogne, apparaît l’architecte et restaurateur Charles Suisse, mais ses confrères Maurice Ouradou, Joseph Bard, Juste Lisch, Claude et Louis Sauvageot, Eugène Millet, Antoine Selmersheim et Henri Degré contribuent grandement à cette redécouverte par la publication de leurs observations ou par leurs travaux. Cet intérêt nouveau ne peut néanmoins empêcher la disparition d’un grand nombre de réalisations pluriséculaires.
L’instrumentalisation du XXe siècle
Les affiches touristiques se sont emparées de cette particularité régionale si photogénique. L’Hôtel-Dieu de Beaune, le château de La Rochepot, la cathédrale Saint-Bénigne et l’Hôtel de Voguë à Dijon constituent les quatre piliers de l’iconographie bourguignonne. On les retrouve sur les timbres de la Poste comme sur des publicités pour des vins, des fromages ou des matériaux de construction. Les produits dérivés garnissent les vitrines des magasins de souvenirs. La prise de conscience de l’existence de ce patrimoine architectural et son élévation au rang de symbole régional ont pourtant été progressives. Le développement du tourisme à partir de 1920 et l’impact des remarquables restaurations de l’Hôtel-Dieu de Beaune faites en 1900-1905(5) , furent décisifs dans l’extension de la renommée des toitures polychromes de Bourgogne entre 1925 et 1940. Puis, vers 1980, naquit un regain d’intérêt, sous-tendu à la fois par un désir de sauvegarder le patrimoine local, un retour du goût pour l’architecture colorée et, après les lois Defferre sur la décentralisation, par une volonté politique fédérative. A l’image des grands crus, symbolisés par une feuille de vigne, et d’une gastronomie raffinée, incarnée par l’escargot, fut associée celle d’une architecture haute en couleur et qui se veut représentative d’un savoir-faire ancestral de qualité. Il est cependant à noter que le poids de ce prestigieux passé paralyse la création architecturale. Alors que l’art contemporain s’installe sans fausse pudeur sur certains clochers polychromes de Franche-Comté, les constructions récentes visibles dans la région dijonnaise ne s’autorisent que de sèches transcriptions de la structure en trame losangée héritée de l’architecture médiévale.
Source Le Mensuel de l'Université
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