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18/11/2016

EXPOSITION, Terre de Paris, de la matière au matériau, Jusqu'au 8 janvier 2017, au Pavillon de l'Arsenal

A première vue, ces briques entreposées sur des palettes en bois ont l’air banales. Erreur : elles sont très spéciales. Et c’est pour cela qu’elles trônent dans le Pavillon de l’Arsenal, à Paris, qui présente jusqu’au 8 janvier une «exposition-exploration» autour du potentiel des «terres de Paris et de sa région» comme matériau de construction. Ces pavés beiges et granuleux sont la première série de briques extrudées en terre crue francilienne. Elles ont été produites cet été par la briqueterie d’Allonne, à moins de 70 km de Paris, à partir de terres excavées sur un chantier immobilier à Quincy-sous-Sénart (Essonne). Quelque 15 m3 de matière argileuse a priori inexploitable (car la réglementation considère les déblais souterrains comme des déchets) ont permis de fabriquer près de 8 000 briques. «Ce matériau est plein de vertus», s’enthousiasme l’architecte Paul-Emmanuel Loiret, commissaire scientifique de l’exposition avec son confrère et associé Serge Joly.
«Intellectuel»
La terre crue affiche un très faible bilan carbone, quatre fois inférieur à celui du béton, grâce à
l’utilisation de déblais locaux, peu transformés, sans additifs (chaux ou ciment) et non cuits (peu de consommation d’énergie). Biodégradable et recyclable à l’infini, elle est «100% saine» et sans COV, ces composés organiques volatiles émis par les vernis ou plastiques qui polluent l’air intérieur. Elle permet de réguler l’humidité et la température au sein des édifices. «Et les maçons nous disent que quand ils travaillent en terre, ils trouvent cela valorisant. L’intérêt est aussi intellectuel et social», ajoute Loiret. Qui rappelle qu’une grande partie du centre de Lyon est construite en terre crue, comme un tiers de l’habitat humain dans le monde. «Ceci dit, ce n’est pas un matériau isolant et il n’a pas les mêmes caractéristiques mécaniques que le béton. On ne peut pas construire au-delà de quatre ou cinq étages. La terre n’a pas vocation à remplacer le bois, le béton ou l’acier, mais à se marier à eux.» Dans l’idée de redécouvrir les vertus de ce matériau ancestral, il n’est point question de retour en arrière. Au contraire, recherches et innovations se multiplient. L’expo présente des échantillons extraits du sous-sol parisien et des exemples de ce qu’on peut en faire : enduits, briques, matériaux de remplissage, pisé (béton d’argile compacté)… Elle montre aussi que de plus en plus d’architectes réalisent des projets en terre, en cherchant à ne pas y ajouter de ciment ni de chaux. La maison-manifeste de l’Autrichien Martin Rauch a été construite, des fondations au toit, avec de la terre excavée sur place. Le Chinois Wang Shu, prix Pritzker 2012, l’a employée dans le bâtiment d’un campus, à Hangzhou. L’agence Joly & Loiret l’a fait pour la maison du Parc naturel régional du Gâtinais, à Milly-la-Forêt (Essonne), en 2013. Et a proposé une tour de 40 mètres à l’enveloppe en terre, sorte de totem tellurique, sur le site de la gare Masséna, à Paris, pour l’appel à projet «Réinventer Paris». Elle a été recalée.
Pharaonique
Mais Joly et Loiret en sont convaincus : le grand retour de la construction en terre en France n’est
qu’une question de temps. «Les professionnels s’y intéressent. Si la volonté politique est au rendez-vous, on va y arriver. Le potentiel est énorme», estime Joly. Tout l’enjeu est de mettre en place la réglementation adéquate et de construire une filière, avec une économie tenant la route. Ce qui serait réaliste car, Joly l’assure, les constructions mixtes béton / terre «ne seraient pas plus chères que d’autres». D’autant que stocker la terre, comme on le fait aujourd’hui dans des carrières ou sur d’anciens terrains agricoles, prend une place folle et coûte «jusqu’à 500 euros la tonne». A l’horizon 2030, les volumes cumulés de terres inertes extraites en Ile-de-France tourneront autour de 400 millions. Pharaonique, «deux fois la hauteur de la tour Eiffel, illustre Serge Joly. Sachant qu’on peut construire un logement avec environ 100 tonnes de terre, on pourrait en bâtir un million en réutilisant ne serait-ce qu’un quart de ces volumes». Jolie équation.
Source Libération par Coralie Schaub

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